TRICENTENAIRE

PIERRE NOGARET

1718 - 1771

Documentation Gérald de Montleau, Antiquités, Paris

AUTOPORTRAIT D'UN HOMME SANS VISAGE

Artisan sans visage, contrairement aux Hache de Grenoble par exemple, car on n’a aucun portrait de moi, et, pour ainsi dire, artisan sans histoire, je suis pourtant devenu à Lyon le plus prestigieux des menuisiers en sièges de province. Mes sièges, considérés comme étant d’une qualité comparable à ceux des grands
maîtres parisiens, se vendent aujourd’hui dans le monde entier, à New York, à Londres ou Amsterdam.

Je suis né à Paris en 1718, il y a trois cents ans, soit trois ans seulement après la mort de Louis XIV. On ne sait pratiquement rien de mes origines, car les archives de Paris ont brûlé avec l’incendie de l’hôtel de ville par la Commune le 24 mai 1871, près d’un siècle après mon décès. Cette date de 1718 est établie par déduction à partir de mon acte de sépulture, qui me donne 53 ans en 1771. Mon nom, Nogaret, indiquerait, selon Albert Dauzat, un endroit planté de noyers : coïncidence étonnante lorsqu’on sait que les sièges que j’ai construits étaient faits très souvent de bois de noyer.

Mon apprentissage eut lieu à Paris, vraisemblablement auprès du maître parisien Louis Cresson comme le suggèrent certains traits de décor, notamment la moulure en Y sur l’arête du pied antérieur assez fréquente dans mes sièges les plus élaborés. En 1744, bénéficiant des conditions particulières offertes par Lyon aux artisans étrangers à la ville (exonérations fiscales consécutives aux lettres patentes dont la ville avait pu bénéficier à diverses reprises de la part du roi), je devins compagnon chez le maître menuisier lyonnais François Girard (c. 1713-1779 ; maître en 1742). Je fus moi-même reçu maître menuisier en 1745 (1), soit avant la plupart des grands maîtres parisiens, comme Louis Delanois, qui n’ont donc pas pu influencer ma production, contrairement à ce que l’on a dit parfois.
Signature de Pierre Nogaret
J’épouse en l’église Saint-Pierre-le Vieux, à Lyon le 16 février 1744, Anne Muguet originaire de Saint-Symphorien-de-Lay (Loire). Feu mon père, Jacques Nogaret, était cardeur de laine à Paris et ma mère s’appelait Marie Anne Goufreville. Lors de mon mariage je suis réputé « libre et mineur suffisamment autorisé par une dispense d’âge et de consentement » délivrée par le vicaire général du diocèse. Anne Muguet me donnera 15 enfants en 17 ans. Le sculpteur et menuisier en sièges François Canot, également originaire de Paris, deviendra mon beau-frère en épousant Jeanne Marie Muguet ma belle-sœur.
Eglise Saint-Pierre-le-Vieux en 1866, au moment de sa démolition
Je suis locataire d’un bâtiment construit dans « la maison affectée à la maîtrise du chœur de l’église de Lyon », propriété de « Messieurs les comtes de Lyon », c’est-à-dire du chapitre de la cathédrale. C’est là que
j’exercerai ma profession durant plus de vingt ans. Selon l’acte de vente à Nicolas Parmantier en 1772, ces locaux donnaient à la fois sur la rue Dorée, sur la cour et sur « la petite ruette à coté l’église de St Pierre le
Vieil », avec deux portes « l’une du coté de l’église et l’autre du coté de la rue des Prêtres ». Les plans du XVIIIe siècle ne détaillent pas l’îlot, en revanche le plan scénographique du XVIIe siècle montre bien la cour en question ainsi que la petite rue Saint-Pierre-le-Vieux encadrant partiellement l’église. La rue de la Pierre percée deviendra la rue des Prêtres (aujourd’hui rue Mgr Lavarenne), la rue Dorée est devenue la rue Marius-Gonin (autrefois rue des juifs), la rue bordant la parcelle au sud est la rue Bellièvre. Sur l’aile nord, la petite rue
Saint-Pierre-le-Vieux, prolongement de la rue Pisse-Truye, est actuellement la rue Laurent-Mourguet.
Localisation de mon atelier d’après un plan scénographique de 1696 (Nicolas Tardieu) représentant Lyon sous François 1er et Henri II (ref. Gallica)
Je serai extrêmement discret dans ma vie professionnelle et ne participerai que très peu aux assemblées de la corporation (2). Ce n’est d’ailleurs que quelques mois avant ma mort, le 9 février 1771, que j’accéderai aux fonctions de maître-garde de la corporation. Différents documents d’archives (fonds Pointet notamment)
montrent que j’étais suffisamment aisé pour faire des acquisitions de biens immobiliers dans le quartier de Pierre-Scize, rue du Puits-du-Sel (à l’époque les quais n’existaient pas encore et les immeubles plongeaient directement dans la Saône).

Lors de la rédaction de mon testament, le 11 mai 1771, je suis désigné comme « meublier », je demeure encore dans la maison de la maîtrise du chœur. Je suis alors dit « indisposé mais néanmoins libre de mes parole,
mémoire et entendement ». Je décèderai le 23 août de la même année et serai inhumé le lendemain dans la cave de Saint-Roch (3) 

Ma veuve vendra le fonds d’atelier le 29 septembre 1772 au menuisier Nicolas Parmantier (c.1736-1801). L’acte de vente fait état de 9 établis (soit 8 compagnons ou apprentis) et d’un nombre considérable de sièges cédés à ce confrère. Parmi mes compagnons figurait très probablement François Noël Geny, qui sera reçu maître à 42 ans en 1773,  « par brevet », ce qui signifie qu’il était considéré comme suffisamment expérimenté. D’ailleurs sa production de sièges Louis XV a parfois été confondue avec la mienne. 

On a dit ou écrit beaucoup d’erreurs sur moi. On m’a parfois confondu avec des homonymes, c’est ainsi qu’Audin et Vial m’apparentaient à ce « Nogaret, sculpteur, q. d’Artois [quai Gailleton], m. Terrasse » que
mentionne l’Indicateur alphabétique de Lyon pour 1788. Ils croyaient à tort que j’étais le père de Jacques Philippe Nogaret, sculpteur né à Lyon vers 1755, mais ancien élève de l’Ecole des beaux-arts de Paris (4). Ils ignoraient la date de mon décès. Il n’y a d’ailleurs pas de preuve précise de ce qu’un de mes fils ait continué dans la menuiserie.
  1. Edmond Delaye parle de juin 1745 (p. 16), ce qui paraît assez improbable car l’acte de baptême de mon premier fils,
    Pierre, en l’église Sainte-Croix, daté du 30 mai de la même année, me qualifie déjà de « maître menuisier ».
  2. Par exemple, je ne participerai pas aux débats relatifs à la radiation de la maîtrise de François Canot.
  3. Chapelle attenante à Saint-Pierre-le-Vieux, entre l'église et la rue (J.-B. Martin, Histoire des églises et chapelles de Lyon, p. 57).
  4. Audin et Vial, Dictionnaire, p. 72.
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